Monaco, 21 Octobre 2026
Crédit Photo Unsplash @Valentin Lacoste
Le yachting est une proie facile pour les débats sur le climat.
Ce secteur est très visible. Il est associé au luxe. Ses activités sont essentiellement d’ordre loisir, et chacun des yachts peut entraîner une consommation considérable d’énergie, avec les impacts environnementaux associés.
À une époque où la limitation des émissions de gaz à effet de serre, la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la remise en question des modes de consommation sont au cœur du débat climatique, il est donc juste de s’interroger sur la légitimité du yachting.
Le secteur du yachting ne devrait pas craindre cette question. Son premier réflexe ne devrait pas non plus être de se justifier. Peut-être que la question la plus utile est aussi la plus difficile :
Une activité caractérisée par une haute consommation discrétionnaire peut-elle faire preuve de progrès environnementaux significatifs dans un monde aux contraintes croissantes en matière de carbone, d’énergie et de ressources?
Il n’y a pas de simple réponse. Et avancer que la technologie à elle seule résoudra cette contradiction revient à échapper à une partie du problème.is no simple answer.
Efficacité ne rime pas toujours avec sobriété
Une grande partie des discussions concernant l’environnement dans le yachting s’articule naturellement autour de la technologie.
Des systèmes de propulsion plus efficaces, l’hybridation, une optimisation de la conception des coques, une meilleure gestion de l’énergie, l’alimentation à quai et les sources d’énergie alternatives peuvent chacun contribuer à l’amélioration des performances dans certains domaines.
Mais chaque solution doit être appréciée selon son contexte.
Un carburant, par exemple, ne peut pas uniquement être évalué pour ses émissions générées à bord. Une analyse du cycle de vie, menée par des spécialistes et portant spécifiquement sur les carburants alternatifs pour les superyachts, a pris en compte la consommation d’énergie et les impacts environnementaux selon une approche « du puits au sillage » sur toute la durée de vie du navire (1).
Plus fondamentalement, l’efficacité technologique et la sobriété abordent des questions différentes.
L’efficacité énergétique cherche à déterminer comment obtenir un résultat souhaité en consommant moins de ressources. La sobriété énergétique, quant à elle, s’interroge sur quelle quantité de ressources il convient de consommer dès le départ.
Cette différence est bien connue à l’échelle plus large du débat sur le climat. Le Comité intergouvernemental sur l’évolution du climat (« Intergovernmental Panel on Climate Change ») définit l’atténuation de la demande dépassant la simple dimension technologique pour englober les facteurs comportementaux, les modes de vie, les infrastructures et les systèmes de prestation de services (2).
Cette nuance peut déplaire au secteur du yachting, mais elle ne peut être simplement ignorée.
Un yacht peut sensiblement améliorer ses performances environnementales tout en consommant toujours énormément d’énergie. Un yacht à la pointe de la technologie ne peut donc pas être automatiquement qualifié de « durable » au seul prétexte qu’il présente des performances supérieures à celles d’un autre.
L’amélioration est essentielle. Mais amélioration ne signifie pas absence d’impact.
La notion de « yacht durable » est-elle réellement la bonne question à se poser?
Des concepts tels que « vert », « éco », « propre » et « durable » se sont largement répandus. Cependant, en l’absence de cadres, de méthodologies et de données prouvées, ils sont parfois davantage source de confusion que de clarté.
Avant de chercher à déterminer si un yacht est durable, peut-être faudrait-il se demander:
Que mesurons-nous exactement? En comparaison à quels éléments? Sur la base de quelles données? Selon quelle méthodologie? Et avec quelle entité chargée de la vérification?
Cette approche est moins plaisante, car elle remplace les affirmations générales par des données factuelles, ce qui la rend beaucoup plus pertinente.
L’approche du SEA Index® et ses certifications CO₂ et Qualité de l’air évaluent les émissions en grammes de CO₂, de NOx et de particules par tonne brute/heure, selon une méthodologie adaptée spécifiquement aux yachts ; ces données font l’objet d’une évaluation et d’une délivrance du certificat par des organismes indépendants : Lloyd’s Register (CO₂) et AtmoSud (NOx et PM 2,5) (3).
Différentes méthodologies peuvent répondre à différentes questions. C’est pourquoi un principe revêt une importance particulière :
Un indice de performance environnementale n’a de sens que si l’on comprend ce qu’il mesure et ce qu’il ne mesure pas.
Mesurer son impact ne dispense pas d’en répondre
Une bonne note environnementale ne doit jamais être interprétée comme une caution morale accordée à un yacht, pas plus qu’une certification ne doit laisser penser que son impact environnemental a disparu.
Pour le SEA Index, une meilleure notation indique de meilleures performances selon les paramètres définis par la méthodologie. Cela ne signifie pas pour autant qu’un yacht est devenu neutre sur le plan environnemental. La certification CO₂ de SEA Index a un périmètre de mesure précis et doit être comprise dans ce cadre.
Cette limite n’est pas une faiblesse. Elle est fondamentale pour asseoir la crédibilité. L’objectif de la mesure n’est pas de déclarer qu’un élément est « durable ». Il s’agit d’établir des critères, de rendre les performances comparables et de fournir une base objective permettant d’identifier des améliorations. La mesure n’est pas une dispense. C’est une base pour assurer une responsabilité.
Qu’en est-il des yachts déjà existants ?
Dans ce débat, une autre réflexion semble tentante : si le yachting consomme des ressources et entraîne des émissions, faut-il en simplement conclure que les yachts doivent disparaître?
Il pourrait s’agir d’une posture philosophique cohérente. Cependant, elle ne tient pas compte de la transition concrète à laquelle est confronté le secteur tel qu’il existe aujourd’hui.
Il existe d’ores et déjà une flotte mondiale soutenue par des chantiers navals, des refit, des ports, des marinas, des équipages, des équipementiers, des ingénieurs et des entreprises maritimes spécialisées. Les études sectorielles présentent la nouvelle construction, la rénovation et les autres activités liées telles que des maillons interdépendants de la chaîne de valeur globale des super-yachts (4).
Une autre question mérite donc attention :
Que faire des yachts déjà existants?
La transition écologique ne peut pas se limiter seulement aux yachts de demain. Elle doit s’appliquer à la flotte actuelle.
Un yacht peut-il fonctionner de manière plus efficace? Est-il possible de réduire sa consommation d’énergie? Les systèmes informatiques peuvent-ils être améliorés? Une rénovation peut-elle apporter des progrès significatifs? Enfin, ces progrès peuvent-ils être démontrés, et non pas simplement affirmés?
L’objectif n’est pas de prétendre que cet impact disparaît, mais bien de le comprendre et de le réduire.
Des progrès mesurables. Une empreinte totale.
Un yacht peut s’améliorer considérablement de manière relative tout en maintenant une empreinte absolue considérable.
Les deux perspectives sont importantes. La performance relative permet de déterminer si une solution est plus performante qu’une autre par rapport à des critères définis et si une modification technique entraîne une amélioration mesurable. Mais une meilleure performance relative ne signifie pas pour autant que l’impact absolu est insignifiant.
La réglementation maritime internationale du climat reconnaît la différence entre ces concepts. La stratégie 2023 de l’Organisation maritime internationale (OMI) relative aux gaz à effet de serre aborde la question de l’intensité carbone tout en fixant séparément des objectifs pour les émissions globales de gaz à effet de serre du transport maritime international (5).
Les indicateurs utilisés pour le commerce maritime ne peuvent pas être appliqués tels quels aux yachts. Leurs finalités et leurs profils d’exploitation diffèrent, ce qui justifie l’importance de méthodologies spécifiques pour les yachts.
Le principe général reste toutefois applicable : les progrès relatifs ont leur importance. L’impact réel importe toujours.
Un échange crédible sur l’environnement doit pouvoir tenir compte de ces deux dimensions.
Cessons de défendre le yachting. Mettons-le au défi.
Peut-être est-ce précisément là que l’attitude du secteur doit évoluer.
Chaque critique à l’égard du yachting ne doit pas nécessairement être immédiatement contrée par une contre-argumentation.
Certaines critiques sont parfois gênantes précisément parce qu’elles soulèvent des questions légitimes.
Quelle quantité d’énergie une activité récréative devrait-elle consommer?
À quel rythme la flotte existante peut-elle réellement améliorer ses performances?
Dans quels domaines la technologie permet-elle des améliorations substantielles, et dans lesquels les gains sont-ils marginaux?
Comment comparer des yachts de tailles et de caractéristiques techniques différentes?
Comment la performance opérationnelle devrait-elle être prise en compte parallèlement aux impacts du cycle de vie?
Et peut-être la question la plus importante pour ceux qui s’occupent d’évaluation environnementale:
Comment garantir qu’une certification soit un moteur de progrès plutôt qu’un nouveau prétexte au greenwashing?
Ces questions ne doivent pas ralentir la transition environnementale dans le secteur du yachting ; elles doivent au contraire la renforcer. La crédibilité ne vient pas du fait de prétendre qu’un industriel a résolu ses enjeux environnementaux. Elle vient de la volonté de les définir, de les mesurer et d’en discuter en toute transparence.
Un devoir d’amélioration
Le débat environnemental autour du yachting ne risque pas de s’apaiser, et cela n’est pas forcément une chose négative.
L’industrie n’a pas besoin d’un nouveau discours pour se présenter comme durable. Elle a besoin de moyens crédibles pour évaluer ses performances, démontrer de réels progrès, identifier les domaines où ceux-ci sont insuffisants et orienter ses efforts vers des changements qui apportent des améliorations concrètes.
La mesure à elle seule ne suffira pas à résoudre les challenges environnementaux du yachting, pas plus que la technologie seule.
Aucune de ces deux approches ne doit servir à échapper au débat plus large autour de la consommation, des ressources et de la responsabilité : mais rejeter la mesure sous prétexte qu’elle ne peut résoudre l’intégralité du problème serait tout aussi erroné.
Si le yachting entend justifier sa place dans un monde soumis à des contraintes carbone, il devra faire davantage que démontrer ses bonnes intentions.
Les performances environnementales doivent être mesurées en transparence, comparées de manière utile, vérifiées de manière indépendante et améliorées régulièrement.
Cela ne signifie pas donner aux yachts carte blanche pour polluer, mais impose une exigence bien plus forte : le devoir de s’améliorer.
Yachting Under Constraint est une série d’articles de réflexion réalisée par le SEA Index, qui explore les questions épineuses liées au yachting, aux performances environnementales et à la responsabilité de chacun des acteurs concernés.
Sources
- Wang, Y., Maidment, H., Boccolini, V. & Wright, L., Life cycle assessment of alternative marine fuels for super yacht, Regional Studies in Marine Science, 2022.
- IPCC Sixth Assessment Report, WGIII, Chapter 5: Demand, Services and Social Aspects of Mitigation.
- Yacht Club de Monaco, SEA Index.
- ICOMIA, Global Economic Impact of the Superyacht Industry.
- IMO 2023 Strategy on Reduction of GHG Emissions from Ships.